« C’est qui Dieu ? » : Quand ma réponse a bégayé entre mes doutes et ses certitudes
« C’est qui Dieu ? » : Quand ma réponse a bégayé entre mes doutes et ses certitudes
C’était un mardi soir, l’un de ces mardis ordinaires où l’on compte les minutes avant l’extinction des feux. On finissait de brosser les dents, il y avait de la mousse de dentifrice un peu partout, et soudain, entre deux gargarismes, la question est tombée. Pas une question sur le menu du lendemain ou sur la disparition mystérieuse d’une chaussette rouge. Non. Une question immense, posée avec la même légèreté qu’on demanderait pourquoi le ciel est bleu.
« Dis, c’est qui Dieu ? »
Je suis resté là, la brosse à dents en l’air, avec pour seul bruit de fond le goutte-à-goutte du robinet. À cet instant précis, j'ai senti un léger vertige. Ce n’était pas seulement la difficulté de la définition, c’était le décalage brutal entre ma propre confusion d’adulte et l’attente limpide dans ses yeux.
La question qu’on se pose
Au fond, ce n’est pas tant la question de la religion qui nous prend au dépourvu, c’est notre responsabilité de « passeur ». On se demande : « Qu’est-ce que je suis censé lui dire ? ». On cherche dans notre tête le dossier "spiritualité" ou "philosophie", mais on s'aperçoit souvent qu'il est un peu en désordre.
On a peur de mal faire, de l’influencer trop ou pas assez, ou de lui transmettre nos propres incertitudes. On se demande si on doit lui donner une réponse de dictionnaire, une réponse de grand-parent, ou si on a le droit de dire qu'on n'en sait rien. C'est ce moment de solitude où l'on réalise que, pour la première fois peut-être, on n'a pas la notice de montage.
Ce qu’on croit savoir
On s'imagine souvent qu'à une question précise, il faut une réponse définitive. On pense que l'enfant attend de nous une vérité absolue, un exposé théologique ou une position ferme. On croit qu'il faut avoir tranché la question pour soi-même avant de pouvoir en parler avec eux.
Pourtant, la réalité est souvent plus nuancée. L'enfant ne cherche pas forcément une vérité universelle à graver dans le marbre. Il cherche souvent un moyen de ranger une idée nouvelle dans une case de son cerveau. Pour lui, Dieu peut être un super-héros, un grand-père dans les nuages, ou simplement une force invisible, et cela ne lui pose aucun problème de logique. Le malaise vient rarement de l'enfant ; il vient de notre besoin d'adulte d'être cohérent, rationnel et irréprochable.
Ce que ça veut vraiment dire
Quand un enfant pose cette question, il ne nous interroge pas seulement sur une entité ou une croyance. Il nous interroge sur ce qui ne se voit pas. Il commence à percevoir que le monde ne s'arrête pas à ce qu'il peut toucher ou manger. C'est l'éveil de son imaginaire et de sa capacité à concevoir l'invisible.
C’est une étape où il cherche à comprendre comment les autres — et surtout ses parents — se relient au monde. Au-delà du mot « Dieu », il y a la question des origines, de la mort, de la justice ou de la beauté. C'est un signe que son monde s'agrandit. Ce bégaiement que j'ai ressenti devant l'évier, c'était simplement le choc entre ma complexité d'adulte et sa curiosité brute. Il ne demandait pas une thèse, il demandait une direction.
Comment y réfléchir
Plutôt que de chercher la « bonne » réponse, on peut peut-être voir cet échange comme une porte ouverte. On peut se donner le droit de ne pas savoir. Dire : « C'est une question que beaucoup de gens se posent, et chacun a sa petite idée », c'est déjà une réponse en soi. Cela lui montre que le monde est fait de mystères et que c'est normal.
On peut aussi l'interroger en retour : « Et toi, tu imagines ça comment ? ». C’est souvent là que la magie opère. On découvre alors des théories merveilleuses, parfois drôles, souvent poétiques. En écoutant sa vision, on déplace le poids de la responsabilité : on ne lui impose pas une vision, on l'accompagne dans la sienne.
Chez Alba Time, quand nous créons des histoires, nous laissons souvent de la place pour ces moments de flottement. Le merveilleux n'a pas toujours besoin d'être expliqué par A + B. Parfois, l'essentiel n'est pas de trouver la réponse, mais de s'asseoir ensemble sur le rebord du lit et de contempler la question.
Ce soir-là, j’ai fini par répondre quelque chose de très imparfait. J'ai parlé de ce que certains croient, de ce que moi je cherche encore, et du fait que c'était une très belle question pour un mardi soir. Il a hoché la tête, a rangé sa brosse à dents, et est parti sauter dans son lit. La tempête sous mon crâne s'est apaisée. Il n'avait pas besoin que je sois un prophète, il avait juste besoin que je sois là.