Le carrelage froid et les histoires décousues
Le carrelage froid et les histoires décousues
Il est 20h12. La vapeur d’eau stagne encore un peu dans la pièce, mêlée à l’odeur du dentifrice à la fraise. Je suis assis par terre, le dos contre le radiateur éteint, les jambes repliées parce que, de toute façon, il n’y a pas la place de les étendre entre les toilettes et la baignoire.
Mon fils est là, en pyjama un peu trop court, une chaussette à moitié enlevée. Il ne finit pas de se préparer. Il a commencé à raconter quelque chose. Ce n’est pas le moment, techniquement. On est déjà en retard sur l’horaire idéal, celui qui me permettrait de m'affaler sur le canapé avant 21h. Mais il parle.
Il me raconte un rêve qu’il a fait la nuit dernière, ou peut-être une histoire qu’il a inventée pendant la récréation, je ne sais plus trop. Il y a un dragon qui mange des glaces à la moutarde et une forêt où les arbres marchent à l’envers.
La parenthèse suspendue
À cet instant précis, je sens la fatigue peser dans mes épaules. Je vois le désordre dans le salon par la porte entrouverte, je pense aux mails auxquels je n'ai pas répondu. Et pourtant, je reste là, sur ce carrelage un peu froid qui me fait mal au bas du dos.
Ce moment n'a rien de productif. On n'apprend pas les tables de multiplication, on ne range pas la chambre, on n'est pas en train de construire un souvenir « instagrammable ». On est juste dans le ventre mou de la journée, ce tunnel entre le repas et le sommeil où tout semble flotter.
Ce qui me frappe, c’est le sérieux avec lequel il détaille la couleur des écailles du dragon. Pour lui, c’est une information capitale. Pour moi, c’est un bruit de fond qui, curieusement, m’apaise. Dans ce récit décousu, il n’y a aucune attente, aucune pression. Il ne me demande pas de valider quoi que ce soit, il veut juste que je sois le témoin de son imaginaire qui déborde.
L'imperfection du décor
On nous vend souvent la parentalité comme une suite de moments de qualité, des activités pensées pour l'éveil, des sorties en forêt le dimanche matin. Mais la réalité, c'est souvent ça : être assis sur le tapis de bain un peu humide, à écouter une histoire qui n'a pas de fin pendant que le dîner finit de sécher dans les assiettes restées sur la table.
C’est dans ces cinq minutes-là, quand on accepte de perdre le contrôle sur le planning, que quelque chose se passe. Ce n'est pas spectaculaire. C'est juste que, pour une fois, on ne court pas après la minute suivante. On accepte d'être là, dans l'absurde d'un rêve oublié qui refait surface.
On se sent souvent coupable de ne pas en faire assez, ou de ne pas le faire « bien ». De soupirer quand ils demandent une énième histoire. Mais ce soir, sur le carrelage, je me dis que c'est peut-être ça, le plus important. Pas l'histoire parfaite, pas le parent parfait qui a toujours la bonne réponse, mais juste celui qui accepte de s'asseoir par terre, même si c'est inconfortable.
Laisser de la place au vide
Chez Alba Time, on passe nos journées à réfléchir à comment les histoires peuvent lier les parents et les enfants. On crée des récits audio pour habiller ces moments-là. Mais on sait aussi que l'outil ne fait pas tout. L'application est là pour prendre le relais quand on n'a plus de voix, quand on a envie que quelqu'un d'autre raconte la forêt enchantée.
Mais le vrai cœur du sujet, c'est ce qui se passe juste avant ou juste après. C'est le silence qui suit l'écoute, ou la discussion improbable qui naît d'un détail entendu.
Ces cinq minutes sur le carrelage, c'est un espace de respiration. On ne règle aucun problème, on n'avance sur aucun projet. On écoute juste un enfant qui déballe son monde intérieur comme on vide un sac de billes sur le sol. C'est désordonné, c'est bruyant, et c'est exactement ce dont on a besoin sans le savoir.
Juste être là
Finalement, il a fini son histoire. Il a remis sa chaussette. Il est parti vers son lit en sautant à cloche-pied. Je me suis relevé, j'ai les genoux qui craquent un peu.
La soirée va reprendre son cours. Je vais ranger la cuisine, je vais éteindre les lumières. Mais la sensation du carrelage froid et l'image de ce dragon mangeur de moutarde vont rester. Ce n'est pas grand-chose, c'est une poussière de temps.
Et si, au fond, c'était suffisant ? Si on arrêtait de chercher le moment idéal pour juste accepter ces petites parenthèses un peu bancales ?
Demain, il aura probablement oublié ce rêve. Moi, je me souviendrai juste qu'on était bien, assis par terre, dans le silence de la maison qui s'endort.