« Pourquoi le monsieur il dort dans la rue ? » : Ce silence où l'on se sent soudain tout petit

« Pourquoi le monsieur il dort dans la rue ? » : Ce silence où l'on se sent soudain tout petit

La question qu'on se pose

C’était mardi dernier, juste avant d’arriver à l’école. Un matin ordinaire, avec le sac à dos qui glisse, l’odeur du café encore un peu présente et la hâte d’arriver à l’heure. Et puis, au coin de la rue, il y avait cet homme installé sur son matelas de fortune, entouré de ses quelques sacs.

Mon fils s’est arrêté net. Il a pointé du doigt, sans aucune malice, avec cette curiosité brute qui caractérise les enfants de cinq ans, et il a lâché : « Maman, pourquoi le monsieur il dort par terre ? Il n’a pas de maison ? »

A ce moment-là, le temps s’est figé. J’ai senti ce nœud familier monter dans ma gorge. Ce n'était pas de l'agacement, c'était un silence gênant, presque lourd. Un silence qui disait : « Je ne sais pas quoi te répondre sans casser quelque chose en toi, ou sans me confronter à ma propre impuissance ».

On se demande souvent comment expliquer l'inexplicable. On se sent investi d'une mission de guide, de celui qui possède la carte du monde, et soudain, on réalise qu'il nous manque des pages entières.

Ce qu'on croit savoir (et pourquoi c'est plus nuancé)

On a souvent le réflexe de penser qu’être un « bon parent », c’est avoir une réponse prête pour chaque interrogation. On s'imagine qu'on doit être une sorte d'encyclopédie morale et factuelle. Alors, quand on sèche, on se sent défaillant. On a peur que notre silence soit interprété comme de l'indifférence ou, pire, comme de l'ignorance.

D'un côté, on est tenté par la réponse technique : « C’est compliqué, c’est à cause de l’économie, du chômage... ». Mais on sent bien que c’est trop froid, trop loin de son regard à lui. De l’autre côté, on a envie de protéger son innocence avec une pirouette : « Ne t'inquiète pas, il va trouver une solution ». Mais on sait que c'est un mensonge, et l'enfant, avec son radar à sincérité, le sent aussi.

La réalité, c'est que ce silence n'est pas un vide de connaissances. C'est le choc entre la simplicité de l'enfance — où chaque problème a une solution logique — et la complexité absurde du monde des adultes. Si on ne répond pas tout de suite, ce n'est pas parce qu'on ne sait pas, c'est parce qu'on réalise que la vérité est injuste, et qu'on n'est pas prêt à lui dire que le monde n'est pas toujours juste.

Ce que ça veut vraiment dire

Ce silence, c'est en fait un moment de vulnérabilité partagée. Quand mon fils m'a posé cette question, il ne cherchait pas un cours de sociologie. Il cherchait à comprendre comment moi, son pilier, je me positionnais face à ce qu'il voyait.

Ne pas avoir la réponse, c'est accepter devant lui que nous aussi, les adultes, nous sommes parfois traversés par le doute, la tristesse ou l'incompréhension. Cela signifie que nous ne maîtrisons pas tout. C’est déstabilisant parce que cela écorne l’image du parent omniscient, mais c’est aussi profondément humain.

L'enfant ne nous juge pas parce qu'on bafouille. Il observe comment on réagit à l'imprévu. Ce silence gênant, c'est le signe que la question nous a touchés. C'est la preuve que nous ne sommes pas devenus cyniques ou indifférents. C'est une émotion qui cherche son chemin vers les mots.

Comment y réfléchir

Plutôt que de chercher la « phrase parfaite » qui clôturerait le sujet, on peut peut-être voir ces moments comme des portes ouvertes.

Au lieu de se demander : « Qu'est-ce que je dois dire ? », on pourrait se demander : « Qu'est-ce que je ressens là, tout de suite ? ». Parfois, dire simplement « C'est une question très difficile, et ça me rend un peu triste de ne pas avoir de réponse simple à te donner », c'est déjà une réponse en soi. C'est valider l'émotion de l'enfant tout en étant honnête sur la nôtre.

On peut aussi réfléchir à la manière dont on laisse de la place à l'imaginaire pour traiter ces sujets lourds. C'est d'ailleurs pour cela que chez Alba Time, nous aimons l'idée que les histoires ne sont pas là pour donner des leçons, mais pour explorer des mondes et des situations. Parfois, une histoire personnalisée permet de mettre des mots détournés sur des réalités complexes, sans la pression de la « vérité vraie ».

Il n'y a pas de mode d'emploi pour expliquer la pauvreté, la maladie ou les injustices à un enfant de cinq ans. Il y a juste deux êtres qui marchent sur un trottoir, l'un qui découvre le monde et l'autre qui essaie de se souvenir quand, lui aussi, il trouvait tout cela anormal.

Ce silence n'est pas un échec. C'est juste le signe qu'on est en train de vivre quelque chose de vrai, ensemble. Et finalement, c'est peut-être ça, le plus important.