Quand il m'apprend la patience alors que je pensais être son professeur
Quand il m'apprend la patience alors que je pensais être son professeur
Il est 18h45. La journée a été longue, les dossiers se sont empilés, et la seule chose dont j'ai envie, c'est que le dîner soit prêt, que les dents soient brossées et que le calme revienne enfin. Ce soir-là, mon fils a décidé de mettre ses chaussures tout seul.
C’est un geste simple, en théorie. Mais là, devant la porte, chaque mouvement semble durer une éternité. Le scratch qui se prend dans le lacet, le talon qui refuse de rentrer, la petite moue de concentration qui ralentit encore plus la cadence. Mon pied tape nerveusement sur le parquet. Dans ma tête, je compte les minutes. Je me vois déjà lui dire : « Laisse, je vais le faire, on est pressés. »
C'est là, dans ce couloir étroit, que j'ai réalisé le décalage. Je pensais que mon rôle était de lui apprendre à aller vite, à être efficace, à « savoir faire ». En réalité, c’est lui qui, par sa lenteur absolue, était en train de me donner une leçon de patience que je n'avais pas vue venir.
Ce qu'on croit savoir : la patience comme une leçon à donner
On imagine souvent la patience comme une vertu que l'on possède et que l'on doit infuser chez nos enfants. On leur répète « attends deux minutes », « sois patient », comme si c'était un muscle qu'ils devaient muscler sur commande. On se voit comme les guides de leur impulsivité, les gardiens du calme face à leurs tempêtes.
On pense que notre rôle de parent est d'être celui qui maîtrise le temps. On organise, on planifie, on anticipe. On croit que leur apprendre la vie, c'est leur apprendre à rentrer dans notre rythme, celui de la montre et de l'efficacité. Pourtant, cette patience que nous leur réclamons, nous avons souvent bien du mal à l'appliquer à nous-mêmes quand leurs besoins ne rentrent pas dans nos cases.
La nuance, c'est que la patience n'est peut-être pas une discipline qu'on enseigne, mais une expérience qu'on partage. Ce n'est pas un cours théorique, c'est une réaction chimique qui se produit (ou pas) dans le frottement de nos deux réalités.
Ce que ça veut vraiment dire : deux horloges qui ne battent pas la même mesure
Quand un enfant passe dix minutes à observer une fourmi sur le trottoir alors qu'on est déjà en retard pour l'école, il ne cherche pas à nous provoquer. Il n'est pas « lent ». Il est simplement là.
Pour un enfant, le futur n'existe pas encore vraiment et le passé est déjà loin. Il vit dans une sorte de présent perpétuel où l'importance d'une tâche se mesure à l'intérêt qu'il y porte, pas à l'heure affichée au mur. Ce que nous interprétons comme de l'indiscipline ou de la lenteur est souvent une immersion totale.
Lorsqu'il galère avec ses chaussures, il n'est pas en train de perdre du temps. Il est en train de découvrir la résistance de la matière, la coordination de ses doigts, le plaisir de réussir par lui-même. C'est nous qui injectons la notion de « perte de temps » dans l'équation.
En réalité, ce moment de friction nous révèle notre propre rapport à l'urgence. Pourquoi suis-je si pressé ? Est-ce que ces cinq minutes vont vraiment changer le cours de ma soirée ? Souvent, la réponse est non. Mais l'habitude de courir est si ancrée qu'elle devient notre mode par défaut. L'enfant, lui, est le dernier rempart contre cette course effrénée. Il est celui qui nous force à nous arrêter, non pas parce qu'il le veut, mais parce qu'il ne sait pas faire autrement.
Comment y réfléchir : changer de regard sur l'attente
Plutôt que de voir ces moments comme des obstacles à notre organisation, on peut essayer de les voir comme des respirations forcées. Ce n'est pas facile. Cela demande de lâcher prise sur l'image du parent « qui gère » et qui finit tout à l'heure pile.
On peut commencer par s'interroger sur ce qui se passe en nous quand l'attente devient insupportable. Est-ce de la fatigue ? Est-ce la peur d'être jugé si on arrive en retard ? Ou est-ce simplement que nous avons oublié comment ne rien faire pendant trois minutes ?
Chez Alba Time, on a souvent remarqué que les histoires qu'on crée avec les enfants ont ce même pouvoir. Parfois, l'enfant veut réécouter la même narration, ou s'attarde sur un détail de l'intrigue qui nous semble insignifiant. On a envie d'avancer, de passer à la suite. Mais c'est dans ce temps « inutile » que le lien se tisse. En acceptant de s'asseoir à côté d'eux, sans rien attendre de productif, on redécouvre une forme de présence que le monde adulte nous a fait perdre.
Il ne s'agit pas de devenir des parents parfaits qui ne s'énervent jamais. Il s'agit juste de reconnaître que, parfois, c'est le petit être de 90 centimètres qui a raison : la fourmi sur le trottoir mérite vraiment qu'on s'arrête, et le scratch de la chaussure est une aventure en soi.
La prochaine fois que je sentirai l'impatience monter dans le couloir, j'essaierai de me souvenir que ce n'est pas lui qui est en retard sur mon monde, c'est peut-être moi qui ai oublié comment habiter le sien.
Alexis